Onoririmia's Blog

ianuarie 14, 2010

De la classification des connecteurs chez Irimia (Doina Spiță)

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Le cas des correspondants roumains du mais français
Doina Spiţă
Universités „Al.I.Cuza” Iaşi et Sorbonne Paris IV
Argument
Notre réflexion sur les connecteurs s’inscrit dans la lignée de la linguistique textuelle et cognitive. Comme branches des sciences du langage moderne, celles-ci ne se proposent pas principalement de donner une description des langues. Elles se proposent de contribuer à l’examen des connaissances que les sujets parlants ont de la langue, connaissances qui sont à l’origine de leur capacité à formuler des jugements sur le caractère grammatical ou non grammatical des phrases, sur leur interprétabilité ou leur ininterprétabilité, leur caractère ambigu ou univoque, leur unicité ou leur multiplicité de sens (Moeschler, Auchlin, p.12).
Pourquoi notre choix méthodologique ? Parce que les approches dites “traditionnelles” des connecteurs présentent certaines “limites”, qui se retrouvent dans la plupart des grammaires roumaines. Nous en retiendrons deux :
Il s’agit d’abord du caractère fondamentalement descriptif de la démarche. Au lieu de focaliser sur le relateur et sur la manière dont celui-ci accomplit sa fonction relationnelle, l’étude se limite, trop souvent, à la qualification des différentes actualisations de P et de Q. La Grammaire de l’Académie, par exemple, parle d’unités adversatives, de ce qui relie les unités de coordination adversative, comme si le type de rapport était déterminé par la qualité des termes enchaînés et non pas par l’élément responsable de l’enchaînement.
Une deuxième “limite” dont souffrent les grammaires traditionnelles, en général, est la qualité des exemples:
• leur portée est exclusivement phrastique;
• la langue qui s’y trouve décrite est presque exclusivement la langue écrite;
• bien loin de l’usage ordinaire, les exemples sont puisés, pour la plupart, à la langue écrite littéraire. Moeschler et Auchlin discutent cet aspect dans des termes sévères: Quelles sont les institutions qui valident les règles de grammaire? [...] il existe une caution à ces prises de décision – affirment-ils ironiquement: l’existence de la littérature. C’est donc la littérature qui constitue la source des critères dont la grammaire a besoin pour justifier ses choix et ses décisions (p. 13).
Ce commentaire est d’une ironie peut-être excessivement agressive, mais nous devons reconnaître nous-mêmes avoir eu l’occasion de nous heurter à ce genre de difficulté: des exemples puisés à la littérature du XIXe, voire même du XVIIIe siècle, attestant des emplois qu’on a du mal à accepter de nos jours et même des constructions dont le roumain actuel ne fait plus usage.
En dépit de ces limites, qui ont certainement leur poids, la recherche linguistique en général et l’enseignement en particulier, ne peuvent pas ignorer l’« héritage » que constituent les grammaires classiques. Essentiellement normatives, elles représentent un patrimoine dont il faut tenir compte et qui offre le seul langage dont disposent les usagers pour parler de leur langue.
Dumitru Irimia fait partie de ceux qui, tout en écriva nt des « grammaires » – dans l’acception classique du terme -, ont essayé de défendre que le langage doit être envisagé, avant tout, dans une perspective de construction du sens. Perspective que nous trouvons séduisante et qui nous fait rejoindre, par un effet de circularité historique, une des formules de la Grammaire de Port-Royal: La connaissance de ce qui se passe dans notre esprit est nécessaire pour comprendre les fondements de la grammaire (2e partie, chap. 1). Par rapport aux solutions de description des connecteurs proposées par la linguistique moderne, la position qui nous semble être, parmi les contributions roumaines, la plus nuancée, et de toute façon la première qui ait été exprimée, appartient à Dumitru Irimia (1983, 1987, 1997).
La classification proposée par Irimia
Le linguiste considère que les conjonctions constituent, à côté des prépositions, les principaux “éléments de relation” dont le locuteur dispose. Dépourvus de contenu et d’autonomie lexicale, les «mots» appelés prépositions et conjonctions font partie du vocabulaire de la langue (et non pas de son système lexical), explique l’auteur (1997, p. 309). Puisque leur fonction est essentiellement syntaxique, les prépositions et les conjonctions appartiennent au système grammatical de la langue.
En fonction du rapport sémantique spécifique que les diverses conjonctions instituent entre les termes coordonnés pour réaliser l’accomplissement sémantique global de l’énoncé, Dumitru Irimia distingue cinq sous-classes de conjonctions de coordination (1997, p. 321):
• les conjonctions copulatives: şi = “et”, precum şi = “aussi bien que”, “mais aussi”, nici = “ni”, nu numai … ci (dar) şi = “non seulement … mais aussi”;
• les conjonctions disjonctives: sau, ori = “ou”, fie = “soit”;
• les conjonctions adversatives: dar, iar, însă = “mais”, numai că = “seulement”, “mais”;
• les conjonctions oppositives: ci = “mais”, şi (+ nu) = “et non (pas)”
Nu a venit Tudor, ci Ion. = Ce n’est pas Tudor qui est venu, mais Ion.
• les conjonctions conclusives: aşadar = “ainsi”, deci = “donc”, prin urmare = “par conséquent”, “de ce fait”, “pourtant”, va să zică = “donc”.
Une relation de coordination, affirme le linguiste, représente l’expression syntaxique d’un rapport d’égalité extralinguistique dont l’existence peut être objective ou bien, si c’est le locuteur qui le considère comme tel lors de l’interprétation linguistique du plan référentiel, d’ordre subjectif (1997, p. 493). Par exemple :
Dans la présentation de la coordination adversative, que Dumitru Irimia définit comme le “rapport établi entre des termes associés dans la constitution du plan sémantique de l’énoncé ou de certaines fonctions syntaxiques en dépit de leur caractère divergent” (1997, p. 500), l’auteur distingue entre:
• une variante objective, lorsque le rapport de différenciation qui va jusqu’à l’opposition s’institue entre des termes qui coexistent dans le monde réel:
Toată săptămîna este liniştit, dar sîmbăta îl prinde acelaşi dor de ducă.
Il est tranquille toute la semaine, mais le samedi il est pris du même désir de s’enfuir.
• et une variante subjective, qui exprime en fait l’attitude du locuteur vis-à-vis du monde qu’il interprète linguistiquement. L’auteur considère que, dans cette situation, la relation de coordination adversative n’est qu’une alternative «subjectivisée» de la coordination copulative (p. 501):
a. Maria este săracă şi frumoasă.
b. Maria este săracă, dar frumoasă.
c. Maria este frumoasă, dar săracă.
a’. Marie est pauvre et belle.
b’. Marie est pauvre, mais belle.
c’. Marie est belle, mais pauvre.
Dans les exemples ci-dessus, remarque le linguiste, (b) et (b’) expriment une vision lyrique, profondément humaine, tandis que (c) et (c’) présentent une vision pragmatique, marquée par l’aliénation de l’être (1997, p. 501).
Les correspondants dar et ci selon Irimia
Les deux valeurs canoniques du mais français définies par Ducrot sont: le mais dit argumentatif, qui correspond en roumain à dar ; et le mais dit rectificatif, qui correspond en roumain à ci. Si les grammaires roumaines et la plupart, sinon la totalité, des études consacrées aux relations syntaxiques considéraient que la conjonction ci est un marqueur de coordination adversative de la même famille que dar, Dumitru Irimia s’en est détaché nettement. Selon lui, les variantes roumaines du mais sont disposées en trois catégories:
• dar, iar, însă = “mais”: conjonctions adversatives;
• ci = “mais”: conjonction oppositive;
• precum şi = “aussi bien que”, “mais aussi” et nu numai … ci (dar) şi = “non seulement … mais aussi”: conjonctions copulatives.
Entre les conjonctions ci et dar, affirme Irimia, il existe une distinction bien claire dont il présente les fondements théoriques dans le chapitre “La coordination oppositive” de sa Grammaire de la langue roumaine. En voici les idées les plus importantes:
La structuration syntaxique d’un texte est le résultat d’une action convergente qui se déploie en complémentarité à trois niveaux:
• le premier est le niveau ontologique, qui est le niveau de la “représentation” de l’expérience de vie devenue à un certain moment “objet” de communication individuelle par un acte linguistique qui, même s’il est concret, s’inscrit sur la trajectoire de généralité du processus de connaissance humaine;
• le deuxième est le niveau logique, qui est le niveau de l’interprétation mentale de cette expérience de vie, ayant un degré maximal de généralité;
• enfin, le troisième est le niveau linguistique, le niveau auquel la représentation ontologique et l’interprétation logique se trouvent subordonnées à la spécificité du développement discursif propre à un certain système linguistique (p. 503).
Après avoir esquissé ce préambule théorique, Dumitru Irimia propose de décrire parallélement les conjonctions dar et ci de la manière suivante:
a) Les termes coordonnés par la conjonction “dar” ne représentent pas des réalités opposées mutuellement de manière objective, mais des réalités devenues subjectivement opposées dans la perspective ontologique de la vision sur le monde des protagonistes de l’acte de communication linguistique. (1997, p. 503)
En revanche, les termes coordonnés par la conjonction “ci” expriment des réalités qui s’opposent de manière objective et qui, par voie de conséquence, ne peuvent pas coexister dans la simultanéité:
Copilul a fost determinat să apere nu adevărul, ci minciuna.
L’enfant a été poussé à défendre non pas la vérité, mais le mensonge.
b) Tandis que la relation de coordination oppositive concerne des termes appartenant au même champ lexical:
Nu-i frumos, ci urît.
Il n’est pas beau, mais laid.
Nu vine, ci pleacă.
Il ne vient pas, mais il s’en va.
Nu e de aici, ci de acolo.
Il n’est pas d’ici, mais de là.
* Nu e frumos, ci negru.
* Il n’est pas beau, mais noir.
la relation de coordination adversative ne connaît pas de telles restrictions:
Nu e albastru, dar e frumos.
Ce n’est pas bleu (comme je l’aurais aimé, explique le linguiste), mais c’est beau.
c) Les termes d’une relation de coordination oppositive sont souvent antonymes. Dans cette situation, observe Dumitru Irimia, les énoncés deviennent redondants (1997, p. 504):
Nu e băiat (ci fată).
Ce n’est pas un garçon (mais une fille).
Par contre, l’antonyme est incompatible avec la coordination adversative:
* Nu e veche, dar nouă.
Un tel énoncé devient acceptable dans le contexte, par l’explicitation de la divergence des perspective pragmatiques:
E bun pentru tine, dar rău pentru mine.
C’est bon pour toi, mais désagréable pour moi.
Ou, si l’on quitte le plan synchronique:
E bun duminica, dar rău în cursul săptămînii.
C’est bon le dimanche, mais désagréable dans la semaine.
ou encore, si les deux termes n’appartiennent pas à la même dimension spatiale:
E bun pe dinafară, dar e rău pe dinăuntru.
C’est bon à l’extérieur, mais tout pourri dedans.
Dans l’ensemble des relations de coordination, la coordination adversative est plus proche de la coordination copulative par rapport à laquelle elle représente une alternative possible. Le choix entre les deux variantes appartient au locuteur et sa détermination est subjective.
Quant à la relation de coordination oppositive, Dumitru Irimia la considère plus proche de la coordination disjonctive. Elle représente, selon le linguiste, l’expression de l’accomplissement de l’exclusion de l’un des termes placés, par la coordination disjonctive, seulement dans une perspective optionnelle (1997, p. 504).
e) En dépit de l’interdépendance, dans la constitution d’une unité communicative, des trois composantes, ontologique, logique et linguistique, lorsque la composante linguistique l’emporte sur les deux autres, une certaine réalité extralinguistique peut trouver son expression syntaxique soit par l’intermédiaire d’une relation de coordination, soit par une relation de subordination. De ce point de vue, la coordination adversative correspond à la subordination concessive:
Citeşte mult, dar nu reţine mai nimic.
→ Deşi citeşte mult, nu reţine mai nimic.
Il lit beaucoup, mais il n’en retient presque rien.
→ Bien qu’il lise beaucoup, il n’en retient presque rien.
Le deuxième terme de la relation adversative introduit dans l’échange communicationnel une discontinuité sémantique dont l’origine est ce qu’on pourrait appeler, écrit Dumitru Irimia, une attente déçue (1997, p. 505).
Cette idée a été exprimée par George Ivănescu dans son Cours de syntaxe de 1947-1948, à propos du rapport logique d’implication. Le linguiste y identifiait les formes négatives des jugements et des propositions catégoriques et hypothétiques aux subordonnées concessives en affirmant que celles-ci devraient s’appeler plutôt “oppositives” puisque, dans ces phrases, ce qu’on exprime au fond, c’est la non implication d’un fait qui devrait normalement être impliqué par un autre fait (p. 112).
Dans la même perspective, la coordination gouvernée par la conjonction ci peut être considérée comme une “alternative syntaxique” à la relation de dépendance qui gouverne le circonstanciel oppositionnel:
Nu învaţă, ci doarme.
= În loc să înveţe, el doarme.
Il ne fait pas ses devoirs, mais il dort.
= Au lieu de faire ses devoirs, il dort.
La “quasisynonymie” dont les linguistes parlent serait due à la même attente déçue qui caractérise les structures concessive et adversative.
În loc să înveţe (cum era de aşteptat), el doarme.
= Nu învaţă (cum era de aşteptat), şi doarme.
Au lieu de faire ses devoirs (comme on s’y attendait), il dort.
= Il ne fait pas ses devoirs (comme on s’y attendait), mais il dort.
La notion d’attente déçue n’intervient plus, observe Dumitru Irimia, lorsque ci met en opposition deux termes directement impliqués, par la négation, voire l’infirmation de l’une des deux variantes possibles:
Nu vine, ci pleacă.
Nu e marţi, ci miercuri.
Il ne vient pas, mais il s’en va.
Ce n’est pas mardi, mais mercredi.
En guise de conclusion, retenons qu’à notre connaissance – et comme le tableau ci-dessous le montre bien – Dumitru Irimia est le premier parmi les linguistes roumains à avoir opéré la distinction entre dar et ci, considérés comme marqueurs de deux types différents de relation qu’il appelle coordination adversative et coordination oppositive.
Le terme oppositif, pour désigner le type de relation marquée par la conjonction ci, Irimia l’a utilisé en 1983, dans le volume Structura gramaticală a limbii române. Sintaxa, pour en réaliser ensuite la description détaillée dans un article publié en 1987, dans les Annales de l’Université “Al. I. Cuza” de Iaşi.
Les inférences que permettent les énonciations avec mais concernent les attentes des interlocuteurs par rapport à cette expérience commune générale et un état de discordance apparue à un certain moment de l’énonciation. Dumitru Irimia a très bien saisi cet aspect: l’attente déçue a un caractère hautement subjectif puisque ce n’est pas le réel qui “fournit” les prévisions, mais ce sont les connaissances que l’énonciateur a du réel, ainsi que celles qu’il prête à son interlocuteur.
La distinction proposée par Dumitru Irimia entre coordination adversative et oppositive a le mérite de confirmer l’analyse proposée par Oswald Ducrot pour le mais français. Elle a été reprise par Gh. Constantinescu-Dobridor dans sa Sintaxa limbii române (1994, 1998).

Tableau récapitulatif: les correspondants du connecteur mais en roumain
Auteur Sous-classe Conjonctions Valeurs secondaires
La perspective généralement partagée adversatifs ci conclusif (très rare)
dar conclusif (rare)
însă
iar copulatif
şi copulatif (valeur principale)
La perspective proposée par Dumitru Irimia adversatifs dar
însă
iar copulatif
oppositifs ci
copulatifs nu numai … ci (dar)
şi

Bibliographie
• ANSCOMBRE, Jean-Claude et DUCROT, Oswald (1977): “Deux mais en français?” in Lingua no 43, pp. 23-40
• CONSTANTINESCU-DOBRIDOR (1998): Sintaxa limbii române (IIe édition), Editura Ştiinţifică, Bucureşti
• IRIMIA, Dumitru (1983): Structura gramaticală a limbii române. Sintaxa, Iaşi
• IRIMIA, Dumitru (1987): “Coordonare opozitivă” in Analele Ştiinţifice ale Universităţii “Al. I. Cuza” din Iaşi (serie nouă), Secţiunea III, e. Lingvistică, Tomul XXXIII, pp. 41-46
• IRIMIA, Dumitru (1997): Gramatica limbii române, Ed. Polirom, Iaşi
• IVANESCU, Gheorghe (1948): Curs de sintaxă a limbii române, Univ. “Al. I. Cuza”, Iaşi
• MOESCHLER, Jacques et AUCHLIN, Antoine (1997): Introduction à la linguistique contemporaine, Armand Colin, Paris

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